MARI

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Monday, September 8, 2008

Mesurer le développement dans un monde fragmenté




Steffen Hirth

Table des matières :

Introduction

1 Un concept difficile à désigner
2 Les indicateurs du développement à base de valeur moyenne
3 Disparités urbaines dans les pays du Sud
4 La théorie de la fragmentation globale

Conclusion

Références



Introduction

Après l’indépendance d’un grand nombre d’anciennes colonies africaines dans les années 1960, le monde « développé » se rendait compte que le « Tiers-Monde » ne pourrait survivre sans aide. La culpabilité des puissances impériales fut le point de départ du discours du développement.
Mais jusqu’à ce jour, la politique du développement n‘a donné aucune réponse aux disparités mondiales. Malgré la fin du colonialisme, les pays du Sud restent dominés par les pays du Nord. Bien que quelques pays fassent des progrès économiques, comme les pays de l’Asie du Sud-est, les inégalités entre les pays ne semblent pas disparaître. C’est avec la dynamique de la mondialisation actuelle que le monde s’enfonce dans un état de fragmentation. La croissance urbaine dans les pays du Sud accumule une main-d’œuvre à bas salaire qui attire la production industrielle des entreprises multinationales.
Cette évolution est pourtant loin de satisfaire la demande d’emploi et loin d’améliorer les conditions de vie pour la majorité des travailleurs, sans parler des chômeurs. Dans un monde fragmenté, il devient de plus en plus difficile d’évaluer le développement d’un pays. Les moyens habituels pour désigner et mesurer le développement, qui se focalisent sur la classification des pays, sont-ils devenus insuffisants dans un monde qui présente des inégalités frappantes au sein d’une même ville?
Dans une première partie seront introduits certains termes pour désigner le concept complexe du développement. Le deuxième chapitre se focalisera sur trois indicateurs de développement : le PIB, l’IDH et le coefficient de Gini. Ensuite on élaborera les inégalités socio-économiques dans les pays du Sud à partir de la ville de Nairobi au Kenya (Ch. 3). Avant de conclure, un dernier chapitre présentera la théorie de la fragmentation globale qui répond à l’état inégal du monde.

1 Un concept difficile à désigner

Les expressions de « développement » et « sous-développement » ont été utilisé pour désigner certains types de pays qui ne se définissent pas facilement. Ainsi le concept de développement a toujours suscité plusieurs attitudes. Les avis divergeaient, passant d’une modernisation, dans le but d’amener les pays « sous-développés » et « traditionnels » vers un standard allégué par les pays développés, au concept de la dépendance reprochant aux anciennes puissances coloniales (« les centres ») de toujours dominer les anciennes colonies (« la périphérie ») et ainsi d’empêcher leur épanouissement. [1] Aujourd’hui le conflit s’est assoupi entre les adeptes de la théorie de la modernisation et ceux de la dépendance. Il est évident que les deux théories contiennent des approches utilisables.
Les termes pour désigner une disparité, qui existe sans aucun doute, restent pourtant flous. Utiliser, par exemple, le terme de « pays en voie de développement », n’empêche pas tous les pays de se trouver dans un développement constant. Si les pays « développés » avancent sans cesse, les pays « en développement » ne peuvent jamais se débarrasser de la désignation « sous-développé », car le développement est bien entendu un concept relatif.
L’expression « pays du Nord »/« pays du Sud » qui s’utilise de plus en plus aujourd’hui, est bien plus floue, puisqu’on englobe indistinctement tout l’hémisphère Nord alors que tous les pays pauvres ne sont pas véritablement situés au Sud. Elle est quand même plus opportune et sera utilisée par la suite, parce qu’elle est plutôt neutre et ne contient pas d’arrière-pensée paternaliste. L’avantage de cette expression est en fait qu’elle est tellement insignifiante que, si on l’utilise, elle demande surtout des explications et des informations complémentaires. On ne peut pas désigner un concept aussi complexe que le développement, sans précision et sans analyse profonde; on ne peut pas faire face à la réalité, sans indicateurs efficaces pour classifier des pays.

2 Les indicateurs du développement à base de valeur moyenne

Pour mesurer le degré ou la dimension du développement il y a plusieurs indicateurs statistiques dans le but de classifier des pays par des valeurs mesurables.
Pour comparer des pays on utilise fréquemment le PIB et le PIB par habitant. Le produit intérieur brut mesure le niveau de production d’une économie. Mais le poids du PIB ne montre pas vraiment le revenu de chaque personne. En général, les pétromonarchies de la péninsule arabique, ont des PIB très inférieurs à la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest. Mais comme ils ont une population peu nombreuse, le revenu pour chaque personne est comparable aux pays européens ou même très supérieur. Pour évaluer le poids d’une économie il est donc indispensable d’inclure la population. La Fig. 1 nous éclaire sur le poids des économies nationales dans le monde et révèle ce qu’on appelle la triade : la puissance économique de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et de l’axe Japon/Corée du Sud/Taiwan. L’Afrique par contre, semble ne pas exister dans ce graphique, puisque elle ne représente que 2% du commerce mondial. [2]
Pour mesurer le développement, le PIB est quand même très limité parce que le développement implique également un bien-être qui n’est pas pareillement mesurable. La qualité de l’environnement, les heures de loisirs, la santé et l’éducation sont également des indicateurs de développement dont le PIB (par habitant) ne peut que laisser supposer.



L’IDH (Indice du développement humain) a été introduit en 1990 dans le « Human Development Report » du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement). Il combine les mesures d’espérance de vie, de niveau d’éducation (scolarisation et alphabétisation) et de revenu. En cela, l’IDH fait référence en même temps au développement social et économique, exprimé dans une valeur entre 0 et 1 (Fig. 2). [3]
En outre, le PNUD distingue trois classes des pays à l’aide de l’IDH : « high human development » (IDH de 0,800 ou plus), « medium human development » (entre 0,500 et 0,799) et « low human development » (moins que 0,500). [4] La France se classe au 10e rang dans le monde avec une valeur de 0,952, tandis que le Kenya, par exemple, se classe de justesse dans la classe moyenne avec 0,521 (148e rang). [5]


Fig. 2: Carte mondiale de l’indice du développement humain (Source : PNUD, Rapport 2007 sur le développement humain, cité par Le Monde diplomatique, Internet : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/idh2005).

Grosso modo l'IDH offre une image plus complète de l'état de développement d'un pays que le seul revenu. D’après Melchior, un site de sciences économiques et sociales, « [la] Bolivie, dont le PIB par habitant est nettement inférieur à celui du Guatemala, obtient un meilleur IDH, car le pays a fait plus d'efforts pour traduire ce revenu en développement humain. » Même si l’IDH satisfait déjà mieux la réalité sociale que le PIB, les deux indicateurs du développement restent des valeurs moyennes qui ne reflètent pas l’état des individus dans les entités nationales. Autrement dit ces indicateurs font comme si les conditions de vie de pays différents étaient pareilles pour chaque individu. Un indicateur qui répond à cela, c’est le coefficient de Gini. Il indique les inégalités de revenu dans un pays. Au Brésil, par exemple, la répartition de la richesse est fortement inégale avec une valeur de Gini de 60% en 1996 (100% marquant une inégalité absolue – une personne possède toute la richesse du pays), tandis qu’en France le coefficient est de 33% en 1995 (Fig. 3). [7]


Fig. 3: Les inégalités de revenu des pays sélectionnés (Source : Worldbank 2004 p. 30).

Pour résumer il faut constater qu’il y a plusieurs indicateurs du développement qui répondent à des domaines différents du développement. Néanmoins les indicateurs exposés au-dessus restent à base de valeurs moyennes. La capacité d’application pour des projets pratiques est fortement restreinte. Le plus souvent, les problèmes que la politique du développement essait de résoudre, ne se révèlent qu’à l’échelle régionale ou locale.

3 Disparités urbaines dans les pays du Sud

Aujourd’hui, environ la moitié de la population mondiale habite des zones urbaines. Le taux de croissance urbaine est particulièrement fort dans les pays du Sud. Cependant on se rend compte que l’urbanisation ne signifie pas nécessairement un développement. Même si une grande partie de la croissance urbaine mondiale est liée à l’extension du système productiviste du capitalisme, dans de nombreux pays du Sud et spécialement en Afrique la croissance urbaine ne va pas de pair avec une croissance économique. Cette croissance suscite plutôt des problèmes de gestion concernant les emplois, les logements, l’énergie, l’accès à l’eau, les transports et l’hygiène. [8] Paradoxalement, tous ces déficits se juxtaposent souvent à « une insolente richesse et [des] symboles souvent ostentatoires du pouvoir politique et économique face au dénuement des périphéries. » [9]
Les migrations en provenance de la campagne et surtout l’accroissement naturel d’une population jeune avec l’économie restreinte, provoquent d’énormes inégalités socio-économiques. Nairobi, la capitale du Kenya, fondée à la fin du 19e siècle ne comptait que 5 000 habitants en 1905, et croissait jusqu’à 350 000 en 1962 ; aujourd’hui elle a atteint environ 2,5 M d’habitants avec une croissance de 5% par an.


Fig. 4: Le bidonville Kibera à Nairobi, Kenya (Source : Google Earth, 24/04/2008 ; voir aussi Brunel 2005 : p. 47).

La ségrégation sociale est évidente : Dans les zones inondables ou insalubres se trouvent des quartiers précaires, les bidonvilles (Fig. 4). D’après SILVIE BRUNEL, « [plus] de la moitié des habitants de Nairobi s’entassent sur 5% de la superficie urbaine. » [10]
Par contre, au Central Business District (CBD) on retrouve l’architecture moderne et autour des maisons résidentielles basses avec des jardins (Fig. 5).


Fig. 5: Nairobi, Kenya : dans la partie droite, le Central Business District, à gauche des résidences aisées (Source : Google Earth, 24/04/2008 ; voir aussi Brunel 2005 : p. 47).

Les disparités exposées au-dessus ne peuvent être révélées ni par le PIB (par personne), ni par l’IDH. Le coefficient de Gini est au moins capable de révéler l’inégalité qui domine par rapport aux autres pays ; il fait la part de la population habitant les bidonvilles. Bien sûr qu’on ne peut réduire le Kenya aux bidonvilles, ou aux quartiers aisés. La réalité actuelle correspond quand même à des entités urbaines qui sont spatialement fragmentées et qui présentent de fortes inégalités socio-économiques : la ville administrative (riche et centrale) et la ville « illégale » (pauvre et en périphérie). Le langage de la politique du développement est ainsi insuffisant, comparant plutôt des entités nationales et cachant les conditions de vie de l’individu ou des classes sociales différentes.

4 La théorie de la fragmentation globale

Le géographe allemand Fred Scholz a élaboré une théorie qui montre les effets fragmentatifs de la mondialisation. Il estime qu’un vrai développement économique se déroule seulement dans les villes globales du Nord (Global Cities) où se trouvent les centres de commandement des entreprises multinationales (Global Players), mais aussi des centres de haute technologie et des centres de recherche d’innovation (Fig. 6). C’est donc plutôt les activités tertiaires à haute valeur ajoutée (toute la création des produits, le design, la publicité, etc.) qui sont situées dans les grandes villes de la triade.
Les villes-Géantes du Sud, par contre, sont des villes globalisées ; elles sont affectées par la mondialisation. Les services de haute technologie et des industries délocalisées y sont présentes. Toute la production des biens de consommation s’y déroule, puisque les coûts de main-d’œuvre sont beaucoup plus bas. En outre, il y a la production de matières premières et la production de denrées alimentaires, ainsi que le tourisme, le secteur informel et le travail des enfants. [11]


Fig. 6: Le modèle de la fragmentation globale d’après Fred Scholz (Source : Scholz 2006 : p.88).

Ces industries déjà fortement contrastées vont de pair avec une transformation de la structure sociale, qui se fragmente.
La nouvelle périphérie, « une mer de pauvreté », se retrouve séparée du monde affecté par la mondialisation ou bien c’est le reste du monde qui est exclu et superflu et qui ne participe pas à la production mondiale. C’est ainsi dans les villes du Sud que l’on peut trouver les inégalités les plus frappantes, souvent à proximité géographique des fragments urbains qui sont intégrés dans le réseau de la mondialisation (Fig. 7).
A côté du monde exclu se forment des « zones impénétrables » (no-go-areas) qui sont caractérisées par l’insécurité et l’absence d’infrastructures publiques. Cette périphérie est touchée « par des forces farouches de « retribalisation » : nationalismes, intégrismes et fondamentalismes. » [12]


Fig. 7: Développement urbain fragmenté à Chennai, Inde. La distance entre le building commercial à Mylapore et le bidonville ne compte qu’un demi-kilomètre. (Source : Scholz 2005 : p.6).

Les fragments intégrés, par contre, se sécurisent par des polices privées. Souvent il s’agit de communautés fermées, des quartiers « no-entrance », où on retrouve les infrastructures qu’il manque l’autre côté : édifices projetés par des architectes, restaurants de luxe, centres commerciaux, parcs et jardins. [13]
Ces disparités soulèvent la question suivante : Comment peut-on expliquer que dans un pays comme le Pakistan, par exemple, qu’on appelle un pays « en développement » et qui compte une valeur d’IDH de 0,551 (136e rang mondial), ils existent des quartiers de villas, des quartiers de véritables palais (Fig. 8)?
C’est cela que SILVIE BRUNEL a appelé « la richesse insolente » (Ch. 3). Plus loin elle reprend l’idée plus en détail, faisant référence aux ressources pétrolières et minières de certains pays d’Afrique :

« Mais les grandes entreprises internationales qui exploitent ces ressources contribuent peu au développement. Elles alimentent surtout une « économie d’enclave » qui enrichit les Etats, mais ne bénéficie pas à la population. » [14]

La théorie de la fragmentation constitue une réponse à l’échec de la politique du développement qui devrait effacer les inégalités, suscitées en grande partie par le colonialisme. Ces disparités continuent ou sont même aggravées à notre époque déterminée par la dynamique de la mondialisation.



Fig. 8: Haut : Programme résidentiel « Crescent Bay », Karachi, Pakistan. Bas : Des villas du « style portugais » à Karachi et Islamabad, Pakistan. (Source : Iman Investments, Internet : http://www.imaninvestments.com).


Conclusion

Les termes pour désigner le développement ont toujours été flous, et les indicateurs du développement ne sont pas suffisants pour répondre à la complexité de la réalité, cependant ils sont loin d’être inutiles.
Dans un monde déterminé par la dynamique de la mondialisation, il faut élargir le champ visuel ou bien le champ linguistique. Des expressions classifiantes comme « développé » et « en développement » semblent peu opportunes si on tient compte des inégalités intra-nationales qui sont autant important que celles internationales. En outre, la politique du développement tend à cacher les insolentes richesses, qui existent dans la plupart des pays, en ne se focalisant que sur la pauvreté.
La politique du développement continuera à échouer dans son but d’améliorer les conditions de vie de la population mondiale, si elle ne renforce pas ses efforts contre l’inégalité socio-économique. La croissance urbaine implique une croissance des bidonvilles, ghettos ou « no-go-areas », ainsi que des quartiers dorés, les « no-entrance-areas ». Un monde de plus en plus fragmenté sera une régression vers des états féodaux. En effet, l’idée que la mondialisation renforce les inégalités n’est pas récente : En 1847, c’était Karl Marx qui avait constaté « le caractère cosmopolite de la production » .[15] Il reprochait la bourgeoisie à se façonner un monde à son image, de centraliser les moyens de production et de concentrer la propriété dans un petit nombre de mains. Aujourd’hui, le prolétariat habite principalement les villes du Sud, mais la mécanisation est également en train d’y effacer les emplois ; ce qui reste est une « mer de pauvreté » juxtaposée aux « îles de richesse ».

[1] Hypergeo (2004).
[2] Brunel (2005) : p. 50.
[3] PNUD (2008), Internet : http://hdr.undp.org/en/humandev/hdi (25/04/08).
[4] PNUD (2007) : p. 222.
[5] PNUD (2007) : p. 229-231.
[6] Melchior (année inconnue), Internet : http://www.melchior.fr/Mesurer-le-developpement-humai.2051.0.html (24/04/08).
[7] Worldbank (2004) : p. 28-32.
[8] Carroué (2004) : p. 218.
[9] Jalabert (2001), cité par Carroué (2004) : p. 218.
[10] Brunel (2005): p. 46.
[11] Scholz (2005) : p. 8.
[12] Petrillo (2005), Internet : http://seminaire.samizdat.net/La-metropole-dans-le-nouveau.html.
[13] Petrillo (2005), Internet : http://seminaire.samizdat.net/La-metropole-dans-le-nouveau.html.
[14] Brunel (2005), p. 50.
[15] Marx & Engels (1847). La citation complète qui fait référence à ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation:
« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. […] A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les œuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. »


Référence :

BRUNEL S. (2005), L'Afrique dans la mondialisation, Paris, La documentation Française (Dossier N°8048).

CARROUE L. (22004), Géographie de la mondialisation, Paris, Armand Colin.

JALABERT G. (éd.), (2001), Portraits de grandes villes : sociétés, pouvoirs, territoires, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. « Villes et territoires ».

Hypergeo (2004), Centre/Périphérie, Internet : http://www.hypergeo.eu/spip.php?article10 (22/04/08).

Le Monde diplomatique (2006), Atlas der Globalisierung - Die neuen Daten und Fakten zur Lage der Welt, Berlin, taz-Verlag.

MARX, K. & F. ENGELS (1847) : Le manifeste du Parti communiste, Internet : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm (26/04/08).

PETRILLO, A. (2005), La métropole dans le nouveau capitalisme : une révue critique de la littérature, Internet : http://seminaire.samizdat.net/La-metropole-dans-le-nouveau.html (26/04/08).

PNUD (2007), Human Development Report 2007/2008, Internet : http://hdr.undp.org/en/reports/global/hdr2007-2008 (25/04/08).

SCHOLZ, F. (2005), The theory of fragmenting development, in: Geographische Rundschau / international edition, 1 (2005) 2, p. 4-11.

SCHOLZ, F. (2006), Entwicklungsländer - Entwicklungspolitische Grundlagen und regionale Beispiele, Braunschweig, Westermann.

Worldbank (2004), Beyond Economic Growth – An introduction to sustainable development, Washington D.C., Internet : http://www.worldbank.org/depweb/english/beyond/global/beg-en.html#toc (26/04/08).

Thursday, January 10, 2008

Prisonniers volontaires dans la Méditerranée

écrit par Steffen Hirth

Introduction

Dans l’introduction de son nouvel ouvrage « Prisonniers volontaires du rêve américain » S. Degoutin constate qu’aux Etats-Unis, « c’est dans la Sunbelt (les états du Sud, de la Californie à la Floride) que les gated communities prolifèrent le plus vite. »[1] Avec la formule « Prisonniers volontaires » Degoutin désigne, en observant le cas de Los Angeles, un processus de fragmentation socio-spatiale – l’autoenfermement résidentiel, notamment « gated communities ».

En France c’est également le Sud où les communautés fermées s’épanouissent le plus fortement, si on considère la proportion des programmes fermés par rapport au nombre total de programmes résidentiels. L’autoenfermement résidentiel serait-il un phénomène concernant en général surtout les régions du Sud ? Est-il même une question de climat ou que sont les conditions qui privilégient la dynamique d’extension du phénomène dans la France méditerranéenne ? Pour comprendre le phénomène il faut illuminer l’autoenfermement résidentiel en soi (chapitre 1) et celui du cas français (chapitre 2). La résidence « Les Charmilles » à Montpellier sera un exemple pour les programmes fermés comme ils se retrouvent dans toutes les aires urbaines du Sud de la France (chapitre 3).

1 L’autoenfermement résidentiel

Les termes français utilisés pour ce phénomène sont divers : « Communautés fermées », « enclaves résidentielles fermées » et « ensembles résidentiels clos » sont seulement quelques-uns d’entre eux.

Même si on parle d’un nouveau phénomène qui s’est épanouit dans les années 1990, la surveillance des espaces urbains n’est pas nouvelle. Billard, Chevalier et Madoré décrivent un ancien système de surveillance reposant sur deux piliers traditionnels, l’État et la solidarité de voisinage. Or, la dimension nouvelle qui permet l’essor des communautés fermées depuis la fin du 20e siècle, provient des nouvelles technologies de l’information et de la communication.[2] Ainsi le monopole de surveillance des espaces urbains aboutit à une échelle privée incombant de plus en plus aux promoteurs et concepteurs des résidences fermées.

Par définition l’autoenfermement résidentiel implique la fermeture totale du complexe, soit par mur ou clôture, un contrôle des accès, soit par un gardien, soit automatiquement, et en fin de compte un principe d’auto-administration (copropriété, association syndicale de propriétaires).[3] Bien que présentant des différences géographiques, les complexes résidentiels fermés sont un phénomène global avec une image de « ghetto doré » dont il faut s’éloigner, étant donné qu’il a atteint également les classes moyennes.[4] Cependant les classes plus ou moins aisées s’encloitrent, surtout en raison d’un sentiment d’insécurité, ce qui explique le terme « prisonniers volontaires ».

2 Les programmes fermés en France

En France le phénomène des complexes résidentiels fermés a été découvert, contrairement aux Etats-Unis, très récemment. Les premiers qui ont commencé à s’en intéresser étaient des journalistes, notamment Besset et Krémer du Monde en 1999.[5] Un autre article par H. Belmessous publié en 2002 dans Le Monde diplomatique prend l’exemple du promoteur Monné-Decroix qui s’est spécialisé sur la région urbaine de Toulouse.

La focalisation de la presse sur le sujet a donné l’impression, d’après Billard et al. , « que la diffusion géographique de la fermeture résidentielle en France ne serait limitée, pour l’essentiel, qu’aux seules grandes villes de la moitié méridionale de l’hexagone, et plus particulièrement à Toulouse.[6] Les recherches de Billard et al en 2002, par contre, ont indiqué que la diffusion spatiale en France est à la fois ubiquiste et discriminée.

D’un côté il existe des programmes résidentiels clôturés dans quasiment toutes les aires ou unités urbaines de France. Avec un chiffre atteignant de 41, Paris est la ville avec le plus haut nombre des programmes fermés. Mais, par rapport au nombre total de programmes (585) il répresente seulement 7%. De l’autre côté les programmes fermés se concentrent évidemment sur le Sud, si on considère la proportion : A Toulouse les programmes fermés constituent 46% du nombre total de programmes, à Montpellier 23%, à Bordeaux et à l’aire urbaine de Marseille/Aix-en-Provence chacun 19%. Au Nord, Dijon est l’exemple unique dont la proportion des programmes est, avec 36%,très haute.[7]

3 La résidence « Les Charmilles »

Située dans le sous-quartier Pas du Loup (quartier Croix-d’Argent) au Sud-ouest de Montpellier la résidence « Les Charmilles » est constitué d’un ensemble de quatre bâtiments résidentiels contenant 99 logements (fig. 1).[8]

La localisation de la résidence en périphérie de Montpellier correspond à la stratégie préférentielle des concepteurs mis en évidence par plusieurs auteurs. Nombreuses analyses montrent que les concepteurs des complexes résidentiels fermés préfèrent « à la fois des qualités naturelles et une rente de situation ». Les premières impliquent souvent une vue agréable, la présence de l’eau, d’une forêt ou d’un parc.[9] En effet la résidence « Les Charmilles » est proche des espaces verts comme le Parc de Bagatelle ou le Château Bon, ainsi que des champs vers Saint-Jean-de-Védas qui sont facilement accessibles. La « rente de situation », par contre, renvoie à une accessibilité rapide au centre ville et aux voies de communication et de transport, offert, dans ce cas-là, par la proximité de l’autoroute A9 et la présence des lignes de bus 6, 7, 11 (centre ville) et « La Ronde » (tout autour de la ville) et enfin la ligne 2 de tram.


Fig. 1: Vue aérienne de la résidence « Les Charmilles » à Montpellier (Source : Google earth).


Encore plus dénominatif pour la stratégie décrit ci-dessus est le résumé du promoteur Monné-Decroix (fig. 2) :

« Gorgée de soleil, la résidence Les Charmilles, conçue dans le quartier en pleine expansion du Pas-du-Loup, à quelques minutes de la Place de la Comédie, profite des charmes inépuisables du Sud. Aménagée autour de vastes espaces paysagers et d'une piscine, la résidence est un havre de détente. »[10]

Fig. 2: L’enseigne de Monné-Decroix, promoteur de la résidence « Les Charmilles » en arrière-plan (cliché : S. Hirth, novembre 2007).

Pour devenir un « havre de détente » il faut sans doute des nombreuses prestations sécuritaires. La résidence est entièrement clôturée et comporte un portail d’entrée dont l’ouverture fonctionne par télécommande. Il y en a de la vidéosurveillance à l'entrée du portail et de chaque hall (fig. 3). En plus, la présence d’un régisseur est mentionnée sur la site-web du promoteur.[11] Un gardien, par contre, n’est pas existant. D’après Billard et al, « ce coût ne devient acceptable que lorsque la taille de l’opération atteint 80 à 100 logements. » Les Charmilles, avec 99 logements, est donc juste à la limite de cette taille, mais la présence d’un gardien n’est probablement pas économique pour Monné-Decroix parce que le quartier est de toute façon « calme » et un régisseur est déjà disponible.


Fig. 3: Haut : Le portail automatique de la résidence « Les Charmilles » / Bas : Portail pour entrer à pied, en arrière-plan : vidéosurveillance (cliché : S. Hirth, novembre 2007).


Même s’il y en a des nombreuses prestations sécuritaires la résidence ne clore pas nécessairement des grandes richesses. L’apparence de l’architecture donne plutôt une impression d’un juste milieu. En effet la résidence est conçue pour la classe moyenne ce qu’on peut percevoir par les coûts moyens des logements : Pour un T1 il faut payer 294€ par mois plus 34€ de charges. On a l’option entre toute taille jusqu’à un T4 qui coute 814€ plus 109€ de charges.[12]

Conclusion

Le monopole de surveillance des espaces urbains aboutit de plus en plus à une échelle privée. On peut même dire que, désormais, la sécurité elle-même devient une affaire privée. Mais si le but des habitants de la résidence « Les Charmilles » et plusieurs autres n’est pas de clore des richesses extraordinaires (parce qu’il n’y en a pas nécessairement), quelles sont-ils les raisons pour s’emmurer?

L’exemple de la résidence fermée à Montpellier a montré que l’autoenfermement est autant un phénomène des classes moyennes, ce que souligne la grande demande de la population en sécurité allant, quand même, souvent de pair avec de la qualité de vivre. L’essor des complexes résidentiels fermés en Europe et en France est un processus récent et pourtant « inévitable », puisque les promoteurs ne font que suivre une grande demande.[13]

En somme, il faut supposer un sentiment général d’insécurité qui fait s’emmurer les gens. Même si ce n’était pas forcément un sentiment d’insécurité, les gens éprouvent le besoin de se borner ou, autrement dit, d’être entre soi. Il faut donc considérer le phénomène de l’autoenfermement résidentiel dans le cadre d’un processus de fragmentation socio-spatiale. Les communautés privés – même s’ils ne sont pas nécessairement des « villes fortifiées », mais plutôt dans l’apparition d’une construction moyenne – contribuent et renforcent le tri social.

Il reste la question de pourquoi l’essor des complexes résidentiels fermés est-il si fort dans le Sud de la France et dans la Sunbelt aux Etats-Unis. Si la demande est détente, il faut nécessairement une tension. Sans doute la tension aux Etats-Unis, menant à une fragmentation sociale, est constituée d’un conflit ethnique entre whites, hispanics et blacks. La Sunbelt, près de la frontière mexicaine, constitue donc le croisement entre les ethnies. Ceux qui sont capables s’encloitrent – dans les ghettos, ils restent les pauvres, les accros et les sans-abris.[14]

Même si l’ampleur de fragmentation en France n’est même pas approximativement pareille, la demande en sécurité témoigne d’un développement similaire. Voici, la Méditerranée peut être considérée comme « interface », pour utiliser le terme de R. Brunet, entre le Nord riche qui absorbe les masses d’immigrants du Sud pauvre.[15] Ce sont les jeunes, plutôt les enfants des immigrants, nés en France, périphérisés et désillusionnés, qui font peur aujourd’hui. Mais ceux constituent seulement l’une côte de l’interface ou de la fragmentation – les « prisonniers volontaires » l’autre.




[1] Degoutin S. (2006), Prisonniers volontaires du rêve américain, Éditions de la Villette, Paris, p. 26.

[2] Billard G., Chevalier J. & F. Madoré (2005), Ville fermée, ville surveillée – La sécurisation des espaces résidentiels en France et en Amérique du Nord, Presses Universitaires de Rennes, p. 9.

[3] Ibid : 13.

[4] Ibid : 19.

[5] Besset J.-P. & P. Krémer (1999), Le nouvel attrait pour les résidences sécurisées, Le Monde, 15 mai.

[6] Billard, Chevalier, Madoré (2005): p.29.

[7] Ibid : 36.

[8] Internet : http://louez.monne-decroix.fr/Louer-Immobilier-Nos-Adresses/S4-Sud-Est/Ville-de-Montpellier/R71-Residence.html

[9] Billard, Chevalier, Madoré (2005): p.25.

[10] Internet : www.monne-decroix.fr

[11] Internet : http://louez.monne-decroix.fr/Louer-Immobilier-Nos-Adresses/S4-Sud-Est/Ville-de-Montpellier/R71-Residence.html

[12] Ibid.

[13] Billard, Chevalier, Madoré (2005): p.43.

[14] Degoutin (2006): p. 261-285.

[15] Capdepuy (2005), internet : http://www.afdg.org/spip/article.php3?id_article=100.